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01/02/2015

La bourse ou la vie ?

L’autre jour j'écoutais sur France Culture Philippe Descola, anthropologue français (Collège de France) raconter son séjour dans la tribu amérindienne des Jivaros Achuar qu’il a réalisé avec son épouse de 1976 à 1979.

Cette tribu comptait beaucoup plus de membres avant l’invasion de la forêt amazonienne par les multinationales. Les Jivaros Achuar s’étaient de fait désocialisés et l'arrivée de ces deux français était une source inépuisable d'étonnement, d’apprentissage et de divertissement.

Philippe Descola nous raconte que le revers de la médaille de l’harmonie sociale est la monotonie quotidienne. Dans ce contexte ce sont les guerres qui deviennent des vecteurs de cohésion et des occasions d'excitation et d’émotions. Comme l’analysait Pierre Clastres, les guerres permettent de rétablir les frontières du groupe et de développer des stratégies d’appartenance et d’unité.

Je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement avec notre société occidentale. Nous sommes sortis depuis peu des guerres militaires sur notre territoire. L'incroyable efficacité de nos armes modernes ne nous permet plus de prendre le risque de conflits armés.
La guerre politique est alors advenue (guerre froide) et simultanément une guerre économique qui ne cesse de s’étendre.

Que signifie cette guerre économique ? Quel en est l'enjeu ?

Est-ce de la guerre économique que nous voulons chaque jour quand nous partons travailler ? Jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour y participer et tenter de la gagner ?

Et que nous apporte t-elle?
Qu’en est-il de la fonction identitaire de la guerre économique, alors que les entreprises qui y participent sont mondialisées et changent de territoires au gré des opportunités fiscales? Qu’en est-il de cette fonction d’appartenance, lorsque les entreprises excluent leurs membres sous prétexte de dégraissage ?

Pour qui nous battons-nous et pourquoi ?

C'est bien ce manque de sens qui crée ce malaise toujours croissant dans le travail, surtout chez les cadres qui sont les sous-officiers de cette armée des chiffres.

Mais les entreprises ne sont pas toutes en guerre.

Le monde se divise ainsi en deux. Celui des entreprises qui imposent un univers chiffré et virtuel, qui place les hommes en domestication, à leur service, pour participer à une guerre économique sans frontière où la fin justifie les moyens, même si les dégâts collatéraux sont les destructions sociétales et surtout la destruction de l’écosystème qui nous permet de vivre. Ex:
Et
Celui des entreprises qui agissent local et peuvent penser global, qui servent l’économie réelle, ancrées dans leur territoire, dans leur village, elles ne sont pas créées pour être vendues mais pour offrir une valeur d’usage utile.

Ces entreprises donnent du sens à leur mission, placent l'intelligence humaine au centre de leur création de valeur. Certaines vont même jusqu’à se libérer de la méfiance et de la bureaucratie pour aller vers la confiance et l'autonomie.
Elles ont dans la pratique remis en œuvre l'artisanat parfois même la tradition du compagnonnage comme culture de développement.

Evidemment ces entreprises font aujourd'hui rêver.

Pourtant, leur vie n’est pas si simple, car pour se nourrir elles sont souvent obligées de pacter avec l’autre monde, celui où le prix est plus important que la valeur.
Ce n'est pas facile tant l’histoire dominante de financiarisation et de mercantilisme est forte. Il leur faut réapprendre, réinventer une gouvernance et une relation à l’Autre (le client, le fournisseur, le concurrent…) pacifiée. Après plusieurs siècles d’organisation pyramidale, le taylorisme, le fordisme et la bureaucratie sont devenus une norme des organisations. La modernité s’est échinée à dissoudre avec beaucoup d'application toute forme de pensée artisanale pour la remplacer par l’idée d’une entreprise vectrice de conquête puis d’objet de spéculation.

Mais l'histoire de la liberté et de l’indépendance, de l’amour de son métier et de son client résiste.
Alors n’oublions pas que ces entreprises qui sont des terreaux d’aventure humaine sont là, plus vivantes que jamais. Qu’il est possible d’envisager une vie économique qui ne soit pas la guerre, qu’il est possible, comme le propose l'intention artisanale de faire le mieux possible son travail, d'y prendre plaisir et de pouvoir en vivre.
C'est tellement simple !

Alors, la bourse ou la vie ?

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