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  • Histoire d'autonomie 3/3

    Pour Pierre Clastres, l'examen des faits ethnographiques démontre la dimension proprement politique de l'activité guerrière.
    La capacité guerrière de chaque communauté est la condition de son autonomie. Les guerres périodiques apparaissent comme le principal moyen d'empêcher le changement social.
    Voici donc comment apparaît concrètement la société primitive : une multiplicité de communautés séparées, chacune veillant à l'intégrité de son territoire, une série de communauté de nomades dont chacune affirme face aux autres sa différence. Chaque communauté en tant qu'elle est indivisée, peut se penser comme un Nous.
    C'est face aux communautés des bandes voisines qu’une communauté se pose et se pense comme différence absolue, liberté irréductible, volonté de maintenir son être comme totalité.

    Dans ce contexte la guerre est une condition de vie de la société.


    iu-1.jpegChaque communauté refuse de s'identifier aux autres, de perdre ce qui la constitue comme telle, la capacité de se penser comme un Nous autonome.
    Dans l'identification de tous à tous, ce qu’entraînerait l'échange généralisé et l'amitié de tous avec tous, chaque communauté perdrait son individualité.
    La logique de l'identité donnerait lieu à une sorte de discours égalisateur « nous sommes tous pareils ! ». Ce serait abolir la distinction du Nous et de l'Autre, c'est la société primitive elle-même qui disparaîtrait.
    Chaque communauté a besoin pour se penser comme Totalité une, de la figure opposée de l'étranger ou de l'ennemi. Ainsi, la possibilité de la violence est inscrite d'avance dans les sociétés primitives. La guerre est une structure de la société primitive et non l'échec accidentel d'un échange manqué.

    Mais cette guerre doit être circonscrite.
    Dans le cas d'une guerre de tous contre tous elle perdrait, par irruption de la division sociale, son caractère d'unité homogène : la société primitive ne peut consentir à la paix universelle qui aliène sa liberté, elle ne peut s'abandonner à la guerre générale qui abolit son égalité.
    Il n’est possible chez les sauvages ni d'être l'ami de tous, ni d'être l'ennemi de tous.

    Qu'est-ce que l'État ? C'est le signe achevé de la division dans la société, en tant qu'il est l'organe séparé du pouvoir politique : la société est désormais divisée entre ceux qui exercent pouvoir et ceux qui le subissent. La société n'est plus un Nous, une totalité une, mais un corps morcelé, un être social hétérogène. La division sociale, l'émergence de l'État, sont la mort de la société primitive.
    Le meilleur ennemi de l'État c'est la guerre.
    Inspiré par Hobbes, Pierre Clastres conclue : La guerre empêche l'État, l'État empêche la guerre.

  • Histoire d'autonomie 2/3

    La communauté primitive est à la fois totalité et unité.

    La société (du latin socius : compagnon, associé) est un groupe d'individus unifiés par un réseau de relations, de traditions et d'institutions. (Wikipédia)

    Selon Clastres, la communauté primitive est une société au sens plein du terme.
    Elle est Totalité en ce qu'elle est un ensemble achevé, autonome, complet, attentive à préserver sans cesse son autonomie.
    Unité, en ce que son être homogène persévère dans le refus de la division sociale, dans l'exclusion de l'inégalité.

    iur.jpeg Son unité n'est pas extérieure : elle ne laisse aucune figure de l'Un se détacher du corps social pour la représenter, pour l'incarner comme unité. C'est pourquoi le critère de l'indivision est fondamentalement politique : si le chef sauvage et sans pouvoir, c'est parce que la société n'accepte pas que le pouvoir se sépare de son être, que la division s'établisse entre celui qui commande et ceux qui obéissent et c'est aussi pourquoi dans la société primitive, c'est le chef qui est commis à parler au nom de la société : en son discours, le chef n’exprime jamais la fantaisie de son désir individuel, ni de sa loi privée, mais seulement le désir sociologique de la société à rester indivisée. Il s’appuie sur le texte d'une loi que personne n’a fixée, car elle ne relève pas de la décision humaine. Le législateur est aussi le fondateur de la société, ce sont les ancêtres mythiques, les héros culturels, les dieux. C'est de cette loi que le chef est le porte-parole : la substance de son discours c'est toujours la référence à la Loi ancestrale que nul ne peut faire progresser, car il est l'Être même de la société.

  • Histoire d'autonomie 1/3

    iu.jpegPierre Clastres (1934,1977), anthropologue ayant longtemps étudié les tribus Guayaki, s’intéresse aux communautés primitives. Dans son ouvrage «la société contre l’Etat », il développe la théorie selon laquelle certaines de ces communautés refusent délibérément l’organisation étatique et résistent aux tentatives de division de leurs membres et de centralisation du pouvoir. Pierre Clastres s’opposait alors à la théorie de l’évolution qui défend l’idée que l’Etat est l’aboutissement du développement d’une société primitive.

    Dans Archéologie de la violence, il traite du rôle de la guerre dans les sociétés primitives.

    Voici quelques idées forces.

    L'idéal autarcique est un idéal anti commercial.

    La société primitive a toujours été saisie comme un espace étrange incarnant la différence absolue par rapport à la société occidentale: monde sans hiérarchie, société de l’abondance mais indifférente à la possession de la richesse, chef qui ne commande pas, société sans classe, société sans État etc.

    La communauté primitive c'est un groupe local formée de gens qui se lient ensemble au même endroit, sous un mode fixe ou nomade.
    La maîtrise du territoire permet à la communauté de réaliser son idéal autarcique. En garantissant l'autosuffisance en ressources, elle ne dépend donc de personne, elle est indépendante.

    Pierre-Clastres-e-Raipurangi-giovane-Guayaki.pngL'idéal autarcique est un idéal anti commercial.
    C'est pourquoi le mode de production domestique ignore les relations commerciales que son fonctionnement économique tend précisément à exclure : la société primitive, en son être, refuse le risque, immanent au commerce, d'aliéner son autonomie, de perdre sa liberté.

    Or celle des sexes, il n'y a dans la société primitive, aucune division du travail : chaque individu est en quelque sorte polyvalent, les hommes savent tout faire tout ce que les hommes doivent savoir faire, toutes les femmes savent accomplir les tâches que doit accomplir toute femme. Aucun individu ne présente d'infériorité dans l'ordre du savoir et du savoir-faire. De cette façon, il n’y a pas prise de pouvoir d'un autre plus doué ou mieux loti. D’ailleurs, la parenté de la victime aura tôt fait de décourager la vocation de l'apprenti exploiteur.
    La production de surplus est parfaitement possible dans l'économie primitive mais elle est aussi totalement inutile : « L'entrepreneur ne pourra compter que sur ses propres forces, l’exploitation d'autrui étant sociologiquement impossible. Imaginons néanmoins que malgré la solitude de son effort, l'entrepreneur sauvage parvienne à constituer, à la sueur de son front, un stock de ressources dont, rappelons-le, il ne sait que faire puisqu'il s'agit là d'un surplus, c'est-à-dire d'une quantité de biens non nécessaires, en tant qu'ils ne relèvent plus de la satisfaction des besoins. Que se passerait-il ? Simplement, la communauté l'aidera à consommer ses ressources gratuites : il verrait disparaître en un clin d'œil tout son travail entre les mains et dans les estomacs, de ses voisins. Cela conduirait à l’exploitation de l'individu par lui-même ou à l'exploitation du riche par la communauté. Les sauvages sont assez sages pour ne pas s'abandonner à cette folie, la société primitive fonctionne de telle manière que l'inégalité, l'exploitation, la division sont impossibles ».

    Cette société primitive en son Être est indivisée et œuvre pour le rester.